L’argent des autres
La conscience, voire la vindicte populaire désigne les banquiers comme premiers responsables de la crise. A l’analyse, elle ne fait pas fausse route.
La crise survient lorsque l’être humain sombre dans l’excès, lorsqu’apparaît le hiatus entre la perception de la valeur et la réalité « raisonnable », et que la confiance collective s’effrite. Le monde de la finance, qui a, par ailleurs, capté les meilleures intelligences produites par nos écoles, est le plus éminent et le plus sophistiqué marchand de rêves que le monde connaisse. S’appuyant sur l’idée simple que le client est joueur, parieur, chercheur d’or et bon capitaliste dans l’âme, le banquier ne tarit pas d’idées sur les moyens de satisfaire cet instinct qui caractérise l’être humain.
Ainsi, il devient aisé de vendre des rendements miraculeux aux uns comme un endettement sans limite aux autres. Avec l’argent des autres, le financier, génial ou non, ne prend aucune responsabilité, capte les flux nécessaires au besoin d’épargne et de crédit et transforme ce qui était un métier noble en casino géant.
Cette mécanique nécessite plusieurs conditions pour fonctionner :
- l’externalisation : se décharger des risques de crédit sur des marchés anonymes avec en bout de chaîne des clients crédules.
- le rapport au temps : l’argent doit « tourner » très vite pour maximiser les rendements
- un espoir certain de gain : l’accès au crédit (qui est un privilège) ou aux produits de placements miracles justifie des commissions astronomiques noyées dans les promesses de l’enrichissement rapide.
L’entrepreneur qui engage son patrimoine tous les jours et dont les niveaux de revenus moyens sont sans commune mesure avec ceux des intermédiaires financiers reste songeur face à ce dangereux déséquilibre. L’entrepreneur qui, pour nourrir son développement, recherche des investisseurs, s’étonne de rencontrer sur sa route des fonds « court termistes » imposant des horizons de financement courts et la maximisation des rendements immédiats.
Comme le souligne très justement l’académicien Yvon Gattaz, l’entrepreneur est impliqué dans « une vision permanente à long terme »*, tant par ses investissements matériels et humains que par une prise de risque assumée. Si nous commençons à prendre la mesure de la sévère crise conjoncturelle qui vient de frapper, un séisme non moins dramatique pourrait voir le jour par l’appauvrissement de la créativité entrepreneuriale enfermée dans le carcan des diktats et dérives financières sur le long terme.
Un nombre significatif de nos étudiants sont attirés par les métiers de la finance et la gestion de l’argent des autres beaucoup plus rémunérateurs et moins risqué que la création de sa propre entreprise ou le développement d’un projet créateur de valeur pour la collectivité.
Le risque enfin est d’assister, par le jeu d’un excès de législation consécutif aux abus de la profession bancaire et au nom d’un sacro-saint principe de précaution, à une sclérose de toute initiative dans l’accompagnement tout au long de la vie des entreprises et des particuliers.
Nous avons besoin de financiers et de banquiers entrepreneurs et entreprenants, responsables aussi sur leur propres biens et de taille humaine. C’est ce que suggérait Joseph Stiglitz dans son commentaire paru dans les Echos du 14 décembre 2009** : « Plus la banque est importante en taille, et plus les risques qu’elle est autorisée à prendre sont importants, plus est grande la menace qu’elle constitue pour nos économies et nos sociétés ».



