L’assurance a-t-elle encore une utilité sociale ?
« Un esclave ne peut être séparé de sa femme et de ses jeunes enfants », d’après le Code de Hammurabi*, remontant à 2000 avant JC.
L’histoire de l’assurance montre que les mécanismes mis en œuvre pour mutualiser les risques pesant sur les personnes (assurances accident du travail à Babylone sous Hammurabi et en Egypte en 1500 avant JC), et ceux relatifs aux biens (assurances maritimes chez les Grecs et les Romains), ont fait très tôt de cette technique un outil formidable de progrès social et de développement des échanges entre les peuples.
Plus tard, au XIXème siècle, accompagnant le grand mouvement d’industrialisation européen, sont apparues les organisations qui ont donné à l’assurance une structure plus pérenne : les Lloyd’s à Londres, sociétés de parieurs sur les cargaisons maritimes, les mutuelles « incendie » pour les immeubles, et les Sociétés de Secours Mutuel, constituées pour couvrir la maladie et l’accident des populations ouvrières. Deux mouvements très différents par nature mais répondant à une logique de solidarité et utilisant déjà la théorie des probabilités que nous connaissons.
Près de deux siècles se sont écoulés depuis ces initiatives. Que sont devenues ces initiatives pionnières au XXIème siècle ?
Selon nous, trois grands phénomènes peuvent être identifiés :
1- La concentration des acteurs : conséquence d’un marché arrivé à maturité et de l’absence d’initiative nouvelle. L’assurance est devenue une commodité.
2- La fin des idéologies : les mouvements mutualistes tant en assurance maladie qu’en assurance auto ont perdu leurs repères historiques, emportés par le consumérisme et l’individualisme des clients sociétaires.
3- L’aversion au risque et la financiarisation. Ce dernier point, probablement une conséquence logique des deux premiers, est le plus préoccupant. La crise économique et financière récente a accentué la phobie du risque et la fébrilité de ceux qui le prennent.
Dans les recommandations de la Norme solvabilité II ** qui s’impose aux assureurs, la sophistication des modèles dits prudentiels préconisés, incite désormais ces derniers à des prises de position aberrantes, contraires leurs intérêts « long terme » et surtout à ceux des assurés. La théorie pure de la probabilité prend l’ascendant sur le bon sens humain. L’outil est digne de confiance et l’homme devient un accessoire.
Rappelons que la seule utilisation, abusive et sans conscience, des outils de titrisation, en facilitant l’accès au crédit hypothécaire sans conditions, a largement contribué à la crise de 2008. Le risque d’une approche aussi extrême de la régulation sous-tendue par une psychose de la protection des intérêts financiers des assureurs, est celui de la régression sociale.
Le client sera de fait confronté à des assureurs plus concentrés, moins lisibles dans leur écosystème car beaucoup plus complexes, et construisant leur modèle d’affaires en ligne avec la double exigence des régulateurs (respect des normes prudentielles) et des marchés financiers plus exigeants sur leur retour d’investissement. La nouvelle norme étant inflationniste en matière de fonds propres, la profession sera tentée d’augmenter significativement les primes d’assurance et de se retirer du risque de l’innovation engendré par les nouveaux besoins d’une société qui avance vite, et rejettera ou surprimera de façon dissuasive les cas difficiles, au profit des activités les moins aléatoires et les plus « maîtrisables ».
Confrontés à cette tentation de la régression, il nous faudra bien trouver ces « entrepreneurs » osant la transgression pour rendre la société plus confiante, plus vivante et plus vivable. La vie reprend toujours ses droits…
POUR ALLER PLUS LOIN
* Code de Hammurabi visible sur le site Internet du Musée du Louvre.
** Article de Bruno Rousset du 21/02/2011, « L’assurance continuera-t-elle à financer l’économie ? »



