Ensemble, c’est tout

Devenue chef d’entreprise par hasard, Florence Poivey est à la tête d’un beau succès, Union Plastic, une société de plasturgie qui fabrique des dispositifs pour le secteur médical. Cette femme de tête et d’intuition s’est prise au jeu de l’aventure humaine. Elle a appris en marchant, plus préoccupée des personnes qui travaillent avec elle que de l’outil industriel. Elle a pris des paris un peu fous et entraîné ses équipes avec elle. Elle a gagné sur pas mal de fronts, jamais seule, toujours enthousiaste, audacieuse. Gonflée même.

Comment s’est décidé votre mode de management ?

Je suis une autodidacte. Lorsque j’ai pris la direction d’Union Plastic, j’ai découvert, au-delà de l’entreprise industrielle, une aventure humaine qui m’a passionnée. Je ne connaissais rien et j’avais tout à apprendre des collaborateurs de l’entreprise. Je le leur ai dit. En responsabilisant quelqu’un, en le rendant indispensable, « clé » parce qu’il porte un savoir-faire et un savoir-être, on lui permet d’exister, de grandir et de s’exprimer. J’ai fonctionné à l’intuition, en tâtonnant, dans le doute. En pensant davantage aux femmes et aux hommes de l’entreprise qu’à l’outil industriel. Ça faisait sourire. On me disait : « Un patron bon, c’est un patron -on ». J’ai persévéré. Je n’avais peut-être pas d’autres armes… Mon ambition était que nous grandissions ensemble en faisant grandir chacun. Et ça a été passionnant à décliner. Vingt ans plus tard, je réalise qu’avec seulement ça, nous avons un outil de production référence dans la profession, une situation économique qui fait envie et le capital le plus puissant de l’entreprises : les hommes et les femmes qui y travaillent. Mes doutes sont devenus des convictions.

Grandir ensemble et faire grandir chacun : comment traduisez vous cela dans l’entreprise ?

Pour moi, il ne s’agit pas seulement de compétences, même si nous consacrons 6 à 8 % de notre masse salariale à la formation. La formation seule ne serait pas suffisante. Mon éducation suisse m’a fait découvrir l’équilibre – entre la tête qui pense, le cœur pour aimer et partager, les mains pour exercer des talents, les jambes pour le sport – qui conduit à l’harmonie. Nous sommes tous faits ainsi et l’unité de la personne est mon credo. Ce que j’ai reçu à l’école, j’ai eu envie de le proposer à ceux qui le souhaitaient. Partant de là, l’entreprise s’ouvre sur l’extérieur. Par exemple, lors de l’inauguration de l’un de nos sites industriels, nous avons choisi deux thèmes : « les produits » et « tout être est un atelier d’art ». 35 volontaires ont souhaité participer à la réflexion et ont bâti le fil conducteur de la journée. Les uns voulaient organiser un défilé, d’autres une comédie musicale et d’autres enfin voulaient réaliser une œuvre monumentale. L’enjeu est de faire grandir les gens en confiance –et donc de leur donner les chances de réussir- et de leur faire partager cette chance d’être étonné de soi-même. Pour accompagner l’organisation du défilé, j’ai fait appel à un ex-miss France qui est venue, accompagnée de deux stylistes lyonnais, travailler avec un groupe. La comédie musicale a été montée avec un professionnel du spectacle, l’œuvre monumentale avec deux profs des Beaux Arts. Cette journée nous a coûté un demi-salon, 80 % de nos clients étaient là et s’en souviennent encore ! Parmi les grands témoins, j’avais invité un guide de haute montagne qui a expliqué comment on gagne l’Everest. Dans la foulée, j’ai lancé l’idée d’escalader le Mont Blanc. Cinq mois plus tard, nous étions 16 à nous lancer… et 16 à arriver en haut. Ensuite, nous avons enchaîné : quatre ans plus tard, 33 personnes couraient le marathon de New-York et franchissaient la ligne d’arrivée, près de 70 % des effectifs de l’entreprise étaient sur place. Nous avons aussi mis en place des cours d’anglais, des bornes internet pour que chacun puisse se familiariser avec la ville, des cours avec des kinés pour apprendre les bonnes postures. L’an passé, un groupe a escaladé le Kilimandjaro avec des handicapés, d’autres étaient au Sénégal en voyage humanitaire, d’autres suivaient des cours de cuisine diététique…

Toutes ces actions coûtent mais… que rapportent-elles ?

La capacité à oser, à aller de l’avant. Parce qu’on apprend à s’étonner soi-même positivement. « Yes I can » n’est pas génétique, en France. Je ne pousse pas les collaborateurs vers des choses extrêmes : je veux juste les accompagner pour aller plus loin, permettre à chacun de se révéler. Je suis une adepte des petites victoires : on est plus en confiance dans le pas à pas. Il s’agit de prendre du plaisir ensemble, car le plaisir partagé précède la performance. Pour le marathon, la plupart des collaborateurs m’ont précédée car je m’étais donné pour objectif de ne laisser personne derrière moi. C’était une façon de montrer, sans perdre mon leadership, que j’ai aussi mes points de faiblesse. C’est encourageant pour les équipes et c’est naturel et facile pour moi parce que je suis autodidacte. Il est important, à mes yeux, de créer des relations d’hommes et de femmes sans hiérarchie vraiment. Chacun a des trésors à apporter par la personne qu’il est, même s’il n’a pas toutes les compétences. Pour preuve : l’équipe de personnes handicapées qui travaillent dans l’entreprise. Elles sont gaies, chaleureuses, spontanées. Les autres salariés aiment prendre leur pause en même temps qu’elles. C’est au sein de cette équipe aussi que passent nos salariés qui ont été fragilisés par la vie, la maladie, lorsqu’ils reviennent. Et je crois que tous les salariés sont fiers de travailler dans une entreprise où l’humain compte. Ça donne du sens. Alors, quand on me dit : « Vous faites tout ça parce que vous êtes riche », je réponds du tac au tac : « Demandez vous pourquoi je suis riche ! », sachant que j’ai pris les rênes de l’entreprise sans avoir le premier franc… Alors oui, tout cela coûte. Mais comme ça rapporte, ça permet de partager les richesses : l’an passé, l’équivalent de 60 % du résultat net a été distribué aux salariés.

Union Plastic… c’est le pays de Heidi [1] ?

Tout n’est pas rose et nous avons aussi nos difficultés. Mais j’ai distillé la culture de l’échec permis, parce que c’est une opportunité de progrès. Bien sûr, l’échec qui se reproduit est sanctionné… Mon échec le plus cuisant ? Je me suis trompée trois fois de suite dans le recrutement de mon directeur de production et j’entendais dire, dans le village, que c’était infernal de travailler dans mon entreprise. J’ai été sanctionnée par la rumeur du village : je n’avais plus aucun candidat, les gens étaient déstabilisés. En revanche, le quatrième a été le bon ! Je suis aujourd’hui dans une phase de transmission et j’ai eu la chance que mon comité de direction prennent les choses en main et désigne son propre leader : le responsable de production !


1] Surnom donné par ses enfants à Florence Poivey, eu égard à son enthousiasme obstiné.