Entrepreneur en intérêt général

Le blog de Bruno Rousset accueille Jean-Marc Borello pour une interview autour de son entreprise, le GROUPE SOS. Jean-Marc Borello se consacre aujourd’hui à plein temps à la direction et au développement du GROUPE SOS, mastodonte de l’économie sociale et solidaire, dont il avait créé les premières associations quelques années plus tôt. Grâce à ses multiples activités, le groupe génère près de 600 millions d’euros de chiffre d’affaires et affiche une insolente croissance de 25% par an. Soucieux de concilier efficacité, rentabilité économique et mission d’intérêt général, le groupe entend répondre aux besoins fondamentaux de la société à travers ses cinq grands cœurs de métier : la jeunesse, l’emploi, les solidarités, la santé et les seniors.

Patron d’un groupe de 10 000 salariés, vous vous définissez plutôt comme un entrepreneur ou plutôt comme un chef d’entreprise ?

Plus que jamais comme un entrepreneur ! J’ai toujours été passionné par les sujets d’intérêt général. J’ai débuté ma carrière dans le public et très vite, j’ai nourri une insatisfaction profonde sur la capacité des institutions publiques à mettre en place des choses qui fonctionnent rapidement. J’ai basculé ensuite dans le privé comme patron de PME et j’ai été séduit justement par les moyens et la capacité de l’entreprise de faire des choses : la possibilité d’inventer, de créer, de recruter, de voir ce qu’on venait de décider de mettre en place en 30 minutes, etc. Le vrai sujet pour moi, c’est l’entrepreneuriat, même si j’en suis un parfait autodidacte, formé sur le tas et avec tous les Que sais-je possibles consacrés à l’entreprise.

Cette fibre entrepreneuriale s’est épanouie à travers le groupe SOS ?

Le groupe SOS, c’est la conjonction de mes expériences dans le privé et le public, expériences qui m’ont passionné mais qui, l’une comme l’autre, m’ont laissé insatisfait. C’est ici que j’ai réussi à réunir les deux sujets qui me tiennent le plus à cœur : la recherche de l’intérêt général et de la solidarité avec les moyens d’une entreprise privée puisque le GROUPE SOS est une entreprise privée à but non lucratif, même si on réalise de très bons résultats.

Concilier intérêt général et performance, solidarité et rentabilité, c’est possible ?

Bien sûr, la clé réside justement dans cette notion d’entrepreneur et d’entrepreneuriat. Pour moi, l’entreprise n’est qu’un outil et tout dépend de à qui et à quoi on la destine. C’est le projet, l’originalité du modèle qui est la clef du succès : la reconnaissance de l’entreprenariat dans l’économie sociale et solidaire, c’est-à-dire de la capacité à créer de vraies entreprises qui grandissent, innovent, se développent, investissent, s’internationalisent, etc.

En quoi votre modèle est-il différent d’une entreprise privée, au-delà de ses missions d’intérêt général ?

Sur le modèle, objectivement, sa construction s’est faite de manière empirique : on savait ce qu’on ne voulait pas. Et l’un des premiers fondamentaux était de ne pas avoir d’actionnaires. Pour l’avoir vécu, je savais que quand la pression de l’actionnaire est présente, elle peut grandir et amener à faire des choix majoritairement impliqués par des raisons financières. Le plus simple était donc de conserver une holding associative qui fait des résultats et dégage des bénéfices, sous réserve de les réinvestir.

Après, je ne suis pas sûr que les statuts fassent la vertu ! Je rencontre tous les jours des PME tout à fait remarquables et parfaitement vertueuses. L’intérêt aujourd’hui pour nous, c’est vraiment de contaminer, au bon sens du terme, les secteurs à la fois du public et du privé lucratif. Pour autant, je ne conçois pas LE GROUPE SOS comme un modèle alternatif, plutôt comme un laboratoire d’innovations.

Pour le reste, considérez-vous avoir des prises de positions d’entrepreneur ?

Oui sur la compétitivité, le niveau des charges, la suppression d’un certain nombre de barrages administratifs… Je milite par exemple depuis longtemps pour que la Banque de France cesse de stigmatiser les jeunes entrepreneurs qui se sont plantés une fois et qui, sous prétexte qu’ils ont coulé une SARL, se retrouvent marqués du fer rouge pendant 5 ans… En Grande-Bretagne, même si l’aventure a mal tourné, l’initiative est plutôt vécue comme un signe encourageant.

Aujourd’hui, quels sont vos rapports avec les services de l’Etat, et comment sur des missions de quasi service public garantissez-vous votre indépendance ?

Comme je les connais bien, je veux dépendre le moins possible des pouvoirs publics… Pour des raisons d’efficacité et aussi parce que régulièrement, la politique publique et le GROUPE SOS ne sont pas en accord, sur les objectifs ou sur les moyens. Ce genre de situation pourrait se révéler bloquante pour le GROUPE SOS, lorsque par exemple l’action publique décide de ne se concentrer que sur une seule thématique.

Pour être réellement indépendant et autonome, il faut donc faire comme toute entreprise : on innove et on diversifie les sources de revenus. Hôpitaux, crèches, insertion, aides aux personnes en difficultés, mais aussi commerce équitable, média et restauration….nous avons ainsi 30 ou 40 métiers différents, soit autant de sources de revenus qui nous permettent, lorsque nous ne sommes pas d’accord avec telle ou telle orientation politique, de développer ou pousser certains secteurs plutôt que d’autres. La seule règle, c’est qu’il faut qu’il y ait un sens : la simple rentabilité ne suffit pas. Il faut une logique économique et que cela aille dans le sens de l’intérêt général. Sinon, d’autres le font très bien.