Entreprise et émotions

Sa « pêche » est légendaire, tout comme son goût – et sa pratique – du sport, son sens du défi et sa spontanéité. Véronique Garnodier, à la tête de Charlott’lingerie qu’elle a fondé il y a près de 20 ans sur une formidable intuition, a su faire grandir son entreprise à très grande vitesse. Et si elle a privilégié la course au chiffre d’affaires à ses débuts, cette femme (hyper)active a vite compris qu’elle n’irait plus très loin sans l’implication active de ses équipes. La chef d’entreprise a donc lancé un grand chantier « social » et s’intéresse aujourd’hui – passionnément, elle ne sait pas faire autrement – aux vertus de l’intelligence émotionnelle.

Vous avez créé Charlott’lingerie – un réseau de vente de lingerie à domicile – il y a près de 20 ans, vous avez développé l’entreprise et un jour, vous avez pris conscience que vous aviez un peu « oublié » vos équipes : comment est–ce possible ? D’où vient votre prise de conscience ?

Au départ, on est obnubilé par le fait de savoir si le concept de l’entreprise va fonctionner. On vit dans l’obsession du chiffre, de la rentabilité. Et c’est important d’avoir ces préoccupations là, parce qu’on ne peut pas faire de social si l’on ne dégage pas de résultat. Lorsque Charlott’ a commencé à bien tourner, j’ai pensé que l’argent n’était pas tout, que ça n’était pas satisfaisant en soi. La « quête » sociale est passionnante car on est dans le collectif.

Qu’avez-vous mis en place, alors ?

Je savais que j’étais entourée de gens géniaux mais j’avais conscience de n’en rien faire. J’ai eu envie de les faire grandir encore. J’ai voulu que nous construisions ensemble, en fondant des groupes de travail, les bases d’une nouvelle histoire. J’ai réuni ceux qui avaient de bons résultats de vente et nous avons essayé de comprendre ce qui marchait et ce que pourrait être la suite. J’ai démarré seule ces séminaires. Mais j’ai vite compris qu’il nous fallait des intervenants extérieurs pour nourrir notre recherche et nous aider à trouver les moyens de stimuler la confiance en soi, rebondir suite à un échec… Mon objectif était alors d’accroître la performance – pas uniquement professionnelle ! – de mes collaborateurs. C’est ainsi qu’est née la Charlott’Academy, qui propose un cursus de deux ans que l’on voudrait diplômant et où l’on apprend à s’exprimer en réunion, à monter un business model, à générer des idées…

Vous travaillez aujourd’hui avec vos équipes sur l’intelligence émotionnelle : pourquoi ce choix ?

Parce qu’on travaille sur ses émotions positives ! Or c’est très difficile de se construire sur une pensée positive. C’est un mécanisme à adopter puisque notre nature nous incite plutôt à entendre le pire. L’intelligence émotionnelle consiste à se conditionner pour tirer le meilleur de ce qu’on perçoit. Cela nous permet aussi de trouver l’apaisement quand on est en colère et de réussir à faire sourire les gens qui n’ont plus de projet de vie. Nous organisons des séminaires, hors entreprise, nous sortons du cadre parce que c’est stimulant. Il ne faut jamais oublier que la motivation ne se décrète pas mais s’entretient !

Comment réussissez-vous d’ailleurs à diffuser votre culture d’entreprise auprès de vos milliers de collaboratrices, à temps plus ou moins partiel, disséminées partout en France ?

Notre culture est le fruit de ce que nous avons mûri en séminaires. La culture d’entreprise est chez nous le fruit d’un travail collectif. Nous avons identifié sept valeurs et avons mis, en perspective, autant d’actes qui leur correspondent. Une de ces valeurs est la bienveillance. Elle est terrible, celle-ci, parce qu’elle est très difficile à mettre en œuvre quand on est à distance les un(e)s des autres ! Il faut apprendre à faire abstraction de sa colère, des différences culturelles pour se retrouver autour du projet de l’entreprise. Mais ça n’est pas parce qu’on a des valeurs que tout roule tout seul, bien droit. Il faut toujours avoir envie de se remettre dans le bon sens, être en permanence dans cette dynamique. Pour que cela fonctionne, nous avons intensifié la communication inter-personnelle et nous avons institutionnalisé le coaching par téléphone. Nous avons des animatrices formées dont c’est le métier : non seulement, elles coachent mais elles prennent le pouls des équipes et nous permettent d’établir des cartes précises du moral de nos équipes.

Et en cas de gros coup de mou ?

Je prends moi-même mon téléphone, ou nous organisons un séminaire, un voyage. Le coaching par téléphone nous permet de sentir les baisses de moral et d’ajuster. Au siège, nous avons cinq coaches qui s’occupent en permanence de nos animatrices, ces personnes qui vendent et animent un réseau de vendeurs qui exercent à temps partiel, en complément d’activité. Ces derniers n’ont pas de lien de subordination avec les animatrices qui sont là pour travailler sur leurs compétences et leur motivation.

Et vous, comment entretenez-vous votre souffle ?

Je lis pas mal et j’écoute des conférences. Je puise aussi mon énergie dans le sport. On y prend de bonnes leçons : la persévérance paie, il faut savoir sortir de sa zone de confort… On y nivelle les dimensions sociales, culturelles et on apprend à accepter les différences, à être bienveillant avec tout le monde. Et puis quand on fait du sport, on a la perspective du dépassement de soi, d’aller plus loin, même si l’on souffre. On apprend aussi à accepter les échecs, ce qui est toujours beaucoup plus facile à dire qu’à faire ! Mais le sport apprend ça : l’échec est inhérent à toute réussite.