Faire prospérer l’entreprise sociale

Fondateur et dirigeant de l’ONG Entrepreneurs du Monde* depuis 1998, Franck Renaudin, promoteur d’une micro-finance sociale, a débuté sa carrière dans de grands groupes. Pour le blog de Bruno Rousset, il explique le levier d’action que représente l’entrepreneuriat pour soutenir des familles en grande précarité.

Peut-on dire de vous que vous êtes un entrepreneur social ?

Franck Renaudin : Au sein d’Entrepreneurs du Monde, nous agissons comme des entrepreneurs. Notre mode opératoire est comparable à celui d’une entreprise, nous créons des entreprises à finalité sociale dans les pays en développement, nous cherchons de l’investissement pour cela. J’ai souvent des candidats qui se disent en rupture avec le monde de l’entreprise ce qui pour moi n’est pas un argument car nous mettons en application les principes de l’entreprise, nous sommes des entrepreneurs. Ce modèle d’entreprise sociale montre qu’on peut gagner de l’argent et réinvestir les gains au bénéfice des familles et non des actionnaires. On m’a souvent qualifié d’utopiste mais je ne pense pas qu’en ayant une attitude fermée entre les entreprises et les entrepreneurs sociaux, on puisse faire avancer les choses. Aujourd’hui, tout cela fait que oui, je me reconnais comme un entrepreneur social.

 Quel a été le déclic pour créer Entrepreneurs du monde ?

Franck Renaudin : Si j’ai fait une école de commerce par défaut, elle m’a toutefois fait découvrir un monde d’entrepreneurs passionnant et stimulant. J’étais attiré par l’entreprise, mais j’ai eu envie d’intégrer à mon travail une finalité sociale. Elle me manquait beaucoup dans les grands groupes où j’ai évolué pendant quatre ans. J’ai concrétisé cela par la création d’Entrepreneurs du monde, qui  se donne aujourd’hui trois missions. La première est d’accompagner les familles en situation de très grande précarité dans les pays en développement via des programmes de micro-finance sociale : nous ciblons particulièrement les mères de famille, souvent marchandes de rue, couturières, à qui nous octroyons des petits crédits et des formations qui vont au-delà de l’économie, comme par exemple  des sensibilisations sur l’importance de scolariser les enfants, les violences conjugales, des questions de société. La deuxième est de faciliter l’accès à l’énergie par la création d’entreprises locales pour développer une offre de produits énergétiques économes et respectueux de l’environnement. La troisième est de soutenir la création de petites entreprises.

Comment est organisée cette action ?

Franck Renaudin : Nous agissons à la manière d’un incubateur. Nous créons différents programmes qui eux-mêmes se transforment en entités de droit local (entreprises, institutions de micro-finance…), qui vont avoir vocation à offrir un service dans la durée au-delà de notre présence. Nous lançons l’initiative, créons l’entité de droit local, recrutons et formons l’équipe locale qui va proposer des services dans les quartiers ou les villages. L’objectif est que cette entité locale vive de ces revenus et qu’on coupe le cordon au bout de 5 à 7 ans. Nous avons aujourd’hui 20 programmes en cours d’incubation sans compter les 4 qui vivent aujourd’hui en totale autonomie.

Qu’apportez-vous de différent par rapport à un autre type d’aide au développement ?

Franck Renaudin : La confiance dans les capacités de chacun, même des plus démunis !

On vit dans un monde qui ne fait pas confiance.

Pour emprunter 1, il faut montrer qu’on a 5 ou 10. Notre logique est complètement différente, on peut prêter 1 si la personne a 0, même si nous prêtons des montants très limités au départ. Au final, nous affichons un taux de remboursement proche de 98% qui fait pâlir d’envie les banques locales. Pourquoi ça fonctionne ? Parce qu’on fait confiance et qu’on nous le rend bien.

 Quels sont les résultats de votre action en termes d’accompagnement ?

Franck Renaudin : Ce n’est pas compliqué de donner des chiffres, mais évaluer quel a été notre impact sur ces familles en termes de sortie de pauvreté, c’est très dur à mesurer. Actuellement on a une vingtaine d’entités locales qui proposent des services de micro-finance sociale, un accès à l’énergie, et demain un appui à la création de très petites entreprises et à l’insertion professionnelle. Certaines sont des entreprises de droit local, d’autres des coopératives, d’autres des associations. Ces 20 entités emploient 900 personnes. En 2017, elles ont soutenu 150 000 familles sur une dizaine de pays. Je mentirais en disant que toutes vont développer et consolider leur petite activité. Mais pour les trois quarts d’entre elles, cela représente la possibilité de faire progresser leurs revenus, de mettre un peu d’argent de côté, d’accéder à des solutions énergétiques écologiques et meilleures pour la santé…

Ces résultats prouvent que l’entreprise peut changer le monde ?

Franck Renaudin : Bien sûr ! Nous avons des partenariats avec de grandes entreprises. Leur raison d’être n’est pas l’argent, mais la complémentarité sur le terrain. On est aujourd’hui perçu comme un acteur capable d’aller dans n’importe quel pays toucher des publics extrêmement précaires. Et cette capacité intéresse les grands groupes (Total, EDF, L’Oréal, L’Occitane…). Nous arrivons à travailler avec des équipes de grands groupes qui se sentent véritablement concernés par l’amélioration des conditions de vie de gens dans le monde. Nous avons déjà refusé des partenariats avec des entreprises dont les produits ou façons de faire ne semblent pas compatibles avec nos valeurs… Dans le monde de l’entreprise, c’est comme partout, il y a des personnes bienveillantes ou non. Cela ne doit pas faire oublier que pouvoir allier les savoir-faire d’une ONG et la compétence technique d’une grande entreprise est une richesse énorme! Il faut aller plus loin et plus vite dans ces synergies.

* Entrepreneurs du Monde est une organisation non gouvernementale (Association de loi 1901 à but non lucratif financée par des dons privés et des subventions publiques) de 40 salariés basée à Vaulx-en-Velin (69) qui accompagne l’insertion économique des familles en situation de grande précarité et leur facilite l’accès à des biens et services essentiels.