Guillaume Mulliez, entrepreneur dès le berceau

La décision de Guillaume Mulliez de reprendre une entreprise relève d’un penchant très personnel pour la liberté. À la tête de Dimo Gestion, qu’il pilote aux côtés d’une poignée de managers actionnaires, ce jeune quinqua joue collectif. Convaincu du potentiel des équipes complémentaires et de la nécessité de partager- le pouvoir, l’avoir et le savoir -, Guillaume Mulliez a décidé de mettre l’homme au centre de son entreprise. Ce patron discret, aussi humble que déterminé, un brin rebelle et iconoclaste, a le goût du risque mesuré et le sens de l’équilibre. Par souci d’avancer, de (faire) grandir… et de tenir !

Vous êtes issu d’une famille d’entrepreneur : vous auriez pu… rester au sein du groupe familial ?

Oui, mais j’ai pris goût à l’autonomie ! Après mes études j’ai travaillé pour Phildar (créé par son arrière grand-père, NDLR) au Canada, puis en Californie, pour un grossiste américain. Quand je suis revenu en France, Rhône-Alpes m’est apparu comme dynamique, avec une culture assez proche de celle du Nord, d’où je viens, avec ses traditions -textile…-, ses reconversions, une dynamique entrepreneuriale… Au-delà du projet et du plaisir d’entreprendre, une motivation forte, pour créer une entreprise, tient au fait que je ne supporte pas d’avoir un patron ! Donc j’ai tout fait pour ne pas en avoir. En outre, le fait d’avoir œuvré à la mise en place du Réseau Entreprendre en Rhône-Alpes – sur le principe d’entrepreneurs qui donnent du temps et de l’argent à des porteurs de projets qui deviendront potentiellement un concurrent- m’a donné le goût de la création d’entreprise. J’ai donc saisi, en 1995, l’opportunité de reprendre l’agence lyonnaise de Cerg Finance, un éditeur de solutions de gestion de trésorerie. J’ai proposé à cinq personnes « moteurs » de la société d’être associées à la reprise. Nous avons engagé 400 000 francs avec le souci de gagner de l’argent pour financer notre développement. En une quinzaine d’années, nous avons multiplié le chiffre d’affaires par 16 et employons aujourd’hui plus de 230 personnes ! Nous avons autofinancé notre croissance et lancé d’autres activités pour devenir indépendants.

Vous avez choisi d’entreprendre avec des associés : c’était essentiel pour vous ?

Je pense que la réussite collective vaut mieux que l’intérêt personnel. En 1995, j’ai pris 49 % du capital de ce qui allait devenir Dimo Gestion, ce qui était une façon, pour moi, de leur signifier que nous avions tous la même obligation d’être bons, moi compris. C’est un excellent garde-fou ! Aujourd’hui, 40 managers détiennent des stocks options et quelque 120 personnes sont associées au capital, les salariés pouvant en souscrire des parts. Toute équipe dont les membres sont complémentaires peut aller très loin. Nous sommes neuf aujourd’hui au conseil d’administration et avons une règle : toute décision stratégique doit être prise à l’unanimité. Il nous faut peut-être deux fois plus de temps qu’une entreprise qui décide à la majorité, mais nous faisons le tour de la question et, une fois que le projet est lancé, il l’est vraiment ! Et si l’on se trompe, tant pis : nous recommencerons. L’important est de ne s’être pas entre-déchirés.

Qu’y a-t-il de Mulliez dans votre façon d’entreprendre ?

Je n’ai toujours eu qu’une peur : celle de l’échec. Entreprendre, c’est mettre en œuvre tout ce qu’il faut pour réussir. J’ai appris qu’on peut prendre des risques à condition de ne pas mettre en péril la totalité de ce qu’on a réalisé. Chez les Mulliez, on commence petit -« mon verre est petit mais je bois dans mon verre »- et on déploie le modèle une fois qu’il est maîtrisé. Sinon, il faut savoir arrêter car le vrai danger, c’est l’entêtement absolu. Dans ma famille, on dit aussi qu’une entreprise repose sur le trépied projet-patron et conseil/contre-pouvoir. Sur un seul pied, on risque de flancher ! Mais si l’entreprise repose sur les trois, en cas de défaillance de l’un d’eux, elle pourra toujours compenser. Je sais aussi que rien n’est jamais acquis, rien n’est jamais perdu : tout se mérite. Nos valeurs sont issues du christianisme, très inspirées du scoutisme. Des valeurs de progrès, de bonheur partagé, d’engagement, de vision positive.

Chaque année votre entreprise invite ses clients à son Forum, un grand moment d’échanges, autour des bonnes pratiques en matière d’organisation d’entreprise, et de réflexion –cette année autour du thème de la jeunesse et de l’entreprise : quel est sa raison d’être ?

Seuls ceux qui ont semé ont récolté… donc nous semons ! Toute notre communication est basée sur chacun de nos métiers, chacune de nos solutions, mais pas sur l’entreprise. Ce forum, c’est un cadeau que nous faisons à nos clients à qui nous proposons des conférences et des ateliers métiers. C’est aussi une façon d’apparaître avec nos partenaires parce que tout seul, on ne fait rien. Pour la première édition, nous étions 100 ; cette année, nous étions presque 1000. Les conférenciers que nous invitons bousculent souvent nos idées reçues. Cette année, nous avons invité Frère Samuel Rouvillois, charismatique, assez décapant. Il insiste sur le devoir que nous avons d’accueillir cette nouvelle génération, très en recherche et de la faire grandir par une exigence bienveillante. Nous devons rassurer ces jeunes sur un avenir qui n’est pas aussi noir qu’on nous le décrit.

En quoi pensez-vous avoir réussi, en tant qu’entrepreneur ?

Je fais du business en respectant des valeurs humaines et en étant le même, que ce soit dans la vie personnelle, professionnelle, associative. Je pense aussi avoir su amener ceux qui sont autour de moi à être eux-mêmes. Et avoir contribué à plus de joie et de bonheur que de malheur. Dimo Gestion est une entreprise où les collaborateurs restent : les fondateurs sont toujours là, associés ; le turn-over y est inférieur à celui enregistré dans la profession alors que les collaborateurs gagneraient parfois peut-être mieux leur vie ailleurs… Le partage du pouvoir, de l’avoir et des savoirs est inscrit dans les valeurs de l’entreprise. Dans les faits, cela s’est traduit, entre autres, par la mise en place de l’intéressement alors que nous étions 15 et celle des 35 heures à la première heure. Par ailleurs, l’actionnariat salarié a été institué il y a longtemps. Etre patron ? C’est le bonheur ! De créer, de partager. C’est rassurant et enthousiasmant de partager un effort collectif.