Jean Moreau : « Phenix est né d’une révolte entrepreneuriale »

Après un début de carrière en banque d’affaires, Jean Moreau change de cap en 2014 pour créer Phenix, une entreprise spécialisée dans la lutte contre le gaspillage alimentaire. Son principe : proposer de vendre ou de donner ses invendus alimentaires grâce à une application mobile destinée aux consommateurs et une plateforme web pour les associations caritatives. Une réussite avec déjà plus de 70 millions de repas sauvés et distribués à des personnes dans le besoin. Et une équipe passée de deux à 170 salariés. Rencontre pour Valeurs d’entrepreneurs.

Valeurs d’Entrepreneurs : Pourquoi avoir choisi l’entrepreneuriat ?

Jean Moreau : Après une formation en école de commerce et Sciences Politiques, j’ai commencé par travailler dans le secteur de la banque d’affaires. Je travaillais au sein de la direction des fusions acquisitions, dans un contexte formateur et exigeant, mais parfois assez caricatural. C’était une première expérience professionnelle très riche, mais elle manquait de sens à mes yeux. J’ai donc décidé de rejoindre le monde merveilleux de l’entrepreneuriat social pour aligner mes aspirations personnelles et mon quotidien professionnel. L’entrepreneuriat m’intéressait mais je ne l’aurais pas fait s’il n’y avait pas eu une dimension d’impact social et/ou environnemental.

Pourquoi vous être orienté vers le gaspillage alimentaire ?

Après avoir creusé plusieurs sujets, tous liés de près aux 17 Objectifs du Développement Durable, celui du gaspillage alimentaire et des invendus me paraissait massif et intéressant pour créer une société à impact positif. J’étais sensibilisé à cette thématique dans mon quotidien pour avoir malheureusement dû, comme de nombreuses personnes, jeter de la nourriture. De leur côté, les industriels et les distributeurs avaient encore trop souvent pour habitude de jeter les invendus dans des bennes et de les javelliser pour que personne ne puisse les consommer. Cette situation n’était pas acceptable. Phenix est ainsi née d’une révolte entrepreneuriale.

Comment se sont déroulés les premiers contacts avec les professionnels sollicités ?

On nous voyait comme des hurluberlus. Quand nous rencontrions des acteurs incontournables de la distribution, ils ne voyaient pas trop le besoin. Nous entendions souvent la même phrase : « Notre métier, c’est de vendre, pas de donner. » Pour le plus grand nombre, les 2 % d’invendus étaient un état de fait accepté, entré dans une forme de norme de gestion. On souffrait aussi peut-être d’un manque de crédibilité car en venant de la banque d’affaires, je n’avais pas de réseau dans la distribution, ni dans les associations caritatives, ni dans la technologie… Nous étions sérieux mais nous manquions de légitimité. Le plus dur a été de convaincre les premiers clients. Puis il y a eu un effet « boule de neige » chez tous les distributeurs, et le sujet de l’antigaspi est remonté en haut de l’agenda stratégique.

Quand vous regardez votre parcours, quels ont été les « bons choix » qui ont fait la différence ?

Le premier bon choix a été celui de la thématique. C’était le bon moment, le sujet montait, il n’y avait encore pas de concurrence en dépit de la taille conséquente du marché. En suivant notre intuition, nous sommes allés au bon endroit, au bon moment. L’autre bon choix a été de proposer un modèle économique permettant de transformer une source de coûts, les invendus qu’il fallait détruire, en un centre de profit puisque les produits sont revendus aux consommateurs avec une réduction, ou donnent droits à des contreparties fiscales en cas de dons à des associations caritatives.

ce qui a vraiment fait la différence a été de développer une approche très axée social business

Je pense surtout que ce qui a vraiment fait la différence a été de développer une approche très axée social business et efficacité opérationnelle dans un domaine jusqu’alors plutôt caritatif et associatif.

Quels conseils donneriez-vous à ceux qui veulent se lancer dans l’entrepreneuriat ?

J’incite la nouvelle génération d’entrepreneurs à fixer, au cœur de leur projet d’entreprise, un objectif d’intérêt général. Les 17 Objectifs de Développement Durable de l’ONU : réduire la pauvreté, réduire les inégalités, offrir un meilleur accès à l’éducation, au vivre-ensemble, au bien vieillir… sont de bonnes sources d’inspirations. Il faut pousser les gens à mettre leur énergie au service d’une cause, et pas seulement à créer une machine à chiffres d’affaires et dividendes. C’est le sens de mon engagement au sein du mouvement Tech For Good France que je co-préside avec Eva Sadoun, et qui réunit les entrepreneurs qui développent des solutions digitales pour accélérer la transition. Autre conseil, celui de ne pas vouloir être sur tous les fronts. L’un des plus grands enseignements de mes six ans d’entrepreneuriat, c’est qu’il faut apprendre à faire des choix. Et choisir, c’est renoncer.

Le focus est vertueux et permet de bien choisir ses batailles.

Six ans après la création, où en êtes-vous ?

Nous avons commencé à deux, en mars 2014, avec 1 000 euros de capital. Aujourd’hui, nous sommes 170 dans l’entreprise, en France, Espagne, Portugal et Belgique. Nous suivons avec attention nos indicateurs de performance extra-financière. Et notamment le nombre de repas qu’on arrive à sauver de la poubelle et à distribuer. Nous sommes à 70 millions de repas sauvés soit  100 000 repas sauvés du gaspillage par jour et distribués. Nous enregistrions 15 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019. Et nous espérions être à 25 millions cette année, jusqu’aux récentes annonces liées à la pandémie de Coronavirus même si nous avons la chance d’être sur une activité, l’alimentaire, qui est plutôt résiliente et non cyclique. À suivre.

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