Le « Made in France durable » d’Eric Boël

Eric Boël a relevé le défi de reprendre dans les années 90, une société au patrimoine historique remontant au siècle dernier mais surtout riche d’un savoir-faire et d’une créativité uniques : les Tissages de Charlieu. Dans un contexte économique complexe pour le textile, la société a su trouver sa place aujourd’hui sur le marché en s’appuyant sur des produits de qualité, responsables et … « made in France » !

Comment êtes-vous arrivé à la tête des Tissages de Charlieu ?

Après des études de commerce à Paris, j’ai passé 20 ans dans l’hôtellerie. Ma vie personnelle m’a amené à faire le choix de revenir m’installer en province. J’ai très vite cherché à reprendre une affaire et j’ai eu un véritable coup de foudre en 1997 pour la société des Tissages de Charlieu et sa formidable histoire.
Les Tissages existent depuis 1965 mais ont été créés sur un site dédié historiquement au tissage, et ce depuis le début du XXe siècle, où les maîtres tisserands ont transmis leur précieux savoir-faire, génération après génération. A titre d’exemple, tous les ans depuis 1540, la corporation des tisserands de Charlieu organise une grande fête à laquelle nous prenons part avec fierté. Porter ces valeurs et continuer à faire vivre ce patrimoine historique est un véritable moteur pour notre société.

Pour moi, la première responsabilité, c’est de permettre à des gens de vivre de leur travail, durablement.

Quel a été et quel est votre moteur, en tant qu’entrepreneur ?

Je me suis beaucoup posé cette question quand j’ai repris les Tissages de Charlieu. Quel est mon moteur ? Qu’est ce qui m’intéresse dans ce métier ? Qu’est-ce qui me porte véritablement ? La recherche du profit… personnellement, non.
J’ai pensé assez rapidement après la reprise que le plus noble travail d’une entreprise, c’est de faire vivre des familles. La vraie priorité, la plus noble des tâches. Pour moi, la première responsabilité, c’est de permettre à des gens de vivre de leur travail, durablement.
Au fil de l’eau, en échangeant avec d’autres entrepreneurs, en lisant, en m’informant, en adhérant aux réseaux EDC (Entrepreneurs et dirigeants chrétiens), je me suis posé une question : comment concilier le cœur et le business ? Létol est un bon témoignage de cette conciliation. Cette marque a été développée par l’une de nos employées au sein de la société. C’est un projet de cœur qui fonctionne, donc ce n’est pas incompatible.

Le secteur du textile en France a fortement été impacté par la mondialisation. Comment les Tissages de Charlieu ont-ils traversé ces années difficiles ?

La société fait aujourd’hui vivre 70 personnes. Au total, ce que l’on appelle le textile de l’amont, c’est-à-dire la filature, le tissage, le tricotage, par opposition à la confection (très délocalisée de nos jours) représente tout de même 60 000 emplois dans notre pays. Notre force est d’avoir une structure très orientée vers la création. La masse salariale ne représente que 20 à 30% des coûts de production dans l’industrie textile de l’amont. Donc avec une approche créative, nous avons une véritable valeur ajoutée par rapport à un pays low cost. Si bien qu’aujourd’hui sur 70 de nos employés, 12 travaillent le style, le design, les couleurs mais également l’aspect R&D du métier avec des ingénieurs textile pour la recherche plus fondamentale. Cette équipe permet la création de 500 à 700 nouveaux prototypes par mois.

L’attachement de nos clients à la qualité du textile est tel que nos produits, même en pratiquant des prix que je pourrais qualifier de « français », connaissent le succès. Cette qualité est constante pour tous nos produits de l’habillement (70% de notre activité) pour les tissus techniques (20%) et pour l’ameublement (10%).

Je suis intimement convaincu que pour rester compétitif, le sujet n’est pas de baisser nos standards mais plutôt de savoir comment les valoriser.

Vous croyez donc au potentiel du « Made in France » ?

Notre modèle français implique de suivre des règles sociales et environnementales très strictes. Ces standards sont coûteux, ce qui nous a clairement défavorisés vis-à-vis de nos concurrents, en Chine par exemple… Avec les mêmes contraintes, les Chinois pratiqueraient les mêmes prix que nous !
Je crois en fait au potentiel d’une démarche vertueuse orientée vers le développement durable c’est-à-dire à l’intersection entre une démarche environnementale, sociale et économique. Le prix c’est une chose, mais le public est de plus en plus sensible au produit et comment ce dernier a été conçu et fabriqué.
C’est dans cette optique que s’est initiée en 2009 l’association Alter-Tex qui rassemble aujourd’hui 45 entreprises du textile français dont les Tissages de Charlieu font bien évidemment partie. Au sein d’Alter-Tex, nous concevons des outils en accord avec le Gouvernement et l’Ademe, afin de valoriser nos productions locales comme l’affichage environnemental par exemple. Nous avons pu analyser notamment le cycle de vie de différentes productions textiles dans plusieurs régions du monde. Figurez-vous qu’en France, nous divisons par deux ou par trois l’impact environnemental de nos produits par rapport aux pays low cost. Nous fabriquons en France les textiles les plus propres de la planète. Notre devoir est de le faire savoir : aux consommateurs bien sûr, mais également aux marques.