Marc Halévy : « Le seul grand patron d’une entreprise est son projet »

Physicien et philosophe, Marc Halévy est aussi un spécialiste de la prospective de l’économie. Pour le blog de Bruno Rousset, il explique les mutations en cours qui transforment l’entreprise et son organisation.

Vous exprimez régulièrement le fait que nous entrons dans une nouvelle époque avec la fin de la modernité. Quelles sont les caractéristiques de cette nouvelle époque ?

Marc Halévy : Il y a cinq ruptures essentielles qui entraînent des foules de conséquences fondamentales sur nos modes de vie. Primo, nous sommes entrés dans une logique de pénurie sur toutes les ressources matérielles, finie l’abondance. Secundo, la révolution numérique avec ses promesses et ses dangers, a envahi toutes les facettes de nos existences. Tertio, l’effervescence et l’instabilité du monde socio-économique imposent de sortir des schémas pyramidaux pour développer de nouveaux modes de fonctionnement en réseaux collaboratifs. Quarto, le modèle financiaro-industriel basé sur l’économie de masse, la propriété et les prix bas s’effondre au profit d’un modèle construit sur une économie de niche, de virtuosité, d’usage et de valeur d’utilité. Quinto, le vide du nihilisme des deux derniers siècles cède le pas à une nouvelle quête de spiritualité qui entend donner sens et valeur au monde et à la vie. En un mot, le paradigme de la modernité, né à la Renaissance, voit ses cinq piliers s’effondrer.

Un nouveau paradigme s’annonce comme tous les 550 ans, en moyenne.

Qu’est-ce que cette nouvelle époque va représenter pour les entreprises ? Dans leur rôle, leur vocation ?

Marc Halévy : Les nouvelles entreprises devront faire face à une nouvelle logique que l’on peut traduire en quelques mots-clés : la fin du salariat, la robotisation, la virtuosité, les circuits très courts et la disparition des intermédiaires, le télétravail, la volatilité et la fluidité… Une prise conscience est en train de prendre sa place. La baisse des pouvoirs d’achat fait comprendre que plus grand monde n’est assez riche pour se payer du bon marché puisque le bon marché finit toujours par coûter trop cher. Mais surtout, toute entreprise doit savoir clairement au service de quoi ou de qui elle fonctionne. Quelle est sa vocation ? Quelle est sa mission ? Quelle est sa finalité ? Le temps du financiarisme prêché par Milton Friedmann est mort. Le profit est une conséquence, pas un but.

Avec quelles conséquences pour l’organisation des entreprises ?

Marc Halévy : Le fonctionnement en réseaux collaboratifs est un grand défi managérial. Le seul grand patron d’une entreprise est son projet. Et tout le monde doit œuvrer au service de ce projet, avec courage et responsabilité, avec ardeur et volonté, selon ses talents et ses compétences. Il n’y a plus aucune place pour les parasites qu’ils soient actionnaires passifs ou syndicalistes.

Chaque entreprise est une aventure humaine qui donne sens et valeur à l’existence quotidienne.

Il faudra combattre tout ce qui est inutile, tout ce qui n’est pas producteur de valeur d’usage, tout ce qui relève de la bureaucratie, tout ce qui est compliqué et donc consommateur d’énergie mentale sans production d’utilité. Dans un monde imprévisible et volatil, il faudra cesser de se laisser hypnotiser par des budgets et des plannings. Il faut tuer le réflexe administratif : moins de paperasse, moins de bavasse. De l’intelligence, toutes les intelligences, celle de la tête, du cœur, des mains, et du talent !

Que va représenter le fait d’entreprendre dans cette nouvelle époque ? L’entrepreneur de demain sera-t-il le même qu’aujourd’hui ?

Marc Halévy : Nous quittons l’ère industrielle et du contrat d’emploi. Aujourd’hui, en Europe, 40% des gens qui travaillent, n’ont pas de contrat d’emploi. Ce sera 80% en 2040. Chacun sera sa propre « petite entreprise ». Une entreprise collective sera le lieu d’un projet de personnes autonomes qui s’engagent dans une aventure commune, au service d’une finalité. Cette finalité n’est pas le profit financier, même si celui-ci est indispensable comme carburant, et n’est pas nécessairement la durée ou la pérennité. La règle d’or de demain sera : de chacun selon ses talents et à chacun selon ses œuvres. Nous vivons la fin de tous les assistanats, de toutes les rentes et de tous les privilèges. La vocation d’une entreprise n’est jamais de servir ni des rentes financières à ses actionnaires, ni des rentes sécuritaires à ses employés. La sécurité est l’affaire du politique, pas de l’économique.