Michel Berry : « L’entreprenant est un jardinier »

Michel Berry est le fondateur et directeur de l’École de Paris du Management, un lieu d’échanges et de réflexion sur les pratiques de management dans tout type d’entreprise ou d’organisation. Le principe est d’inviter des intervenants à partager leurs expériences pour inspirer. La qualité et la vitalité de ces témoignages ont incité Michel Berry à les diffuser à plus large échelle. Objectif : faire rayonner et valoriser un esprit d’entrepreneuriat qui ne se réduit pas au champ de l’entreprise. Ainsi est né le blog le Jardin des entreprenants. Découverte.

Qu’est-ce qui vous a poussé à créer le Jardin des entreprenants ?

Le constat du décalage entre la morosité de la France, celle exprimée dans les médias, et la vitalité des intervenants dans nos séances organisées à l’École de Paris du Management. J’ai aussi pris conscience qu’il y a beaucoup d’entreprenants, pas forcément des créateurs d’entreprise, mais des personnes porteuses de projets, dans tous les domaines. Leur ambition n’est pas de devenir riches mais de s’inscrire dans une dynamique de bien commun. On parle beaucoup d’un monde qui meurt, de la fermetures des usines, d’une époque révolue…,

mais il faut aussi parler du monde qui naît, celui des initiatives individuelles ou collectives qui sont porteuses de sens, inventives, plus écologiques, plus sociales.

Le Jardin des entreprenants est né de la volonté de souffler sur ces braises positives. Il prend la forme d’un blog et d’une chronique dans la revue The Conversation.

A quels enjeux répond-il ?

Les jeunes sont moins intéressés qu’avant pour rejoindre une grande entreprise. Ils ont l’impression qu’ils vont être enfermés dans leur rôle ce qui ne leur convient pas, ils sont aussi nombreux à vouloir changer le monde. C’est pour cela que la startup a une forte capacité de séduction, d’autant que pour les élèves des meilleures écoles, elle représente un bon exercice sans prise de risque trop importante. Dans le même temps, des gens d’un certain âge quittent l’entreprise parce qu’ils en ont marre de la pression et qu’ils ne trouvent pas de sens à ce qu’ils font. Dans ce contexte, il est particulièrement intéressant de montrer que l’entrepreneuriat ne se limite pas à la startup et que le champ est très large. Il est aussi nécessaire de casser les idées reçues sur l’entreprise. Même chez des enseignants, il semble qu’elle soit encore vue comme un lieu d’exploitation et de domination. C’est ce type de représentation que je voudrais faire évoluer progressivement.

Un parcours, un projet a-t-il particulièrement attiré votre attention ?

Il y a en a beaucoup. Pour un citer un, je pourrais parler de l’action du maire de Loos-en-Gohelle dans le nord de la France, Jean-François Caron, maire écologiste élu en 2001. Son territoire est celui des anciennes mines, des anciennes usines de textile… Il n’y avait plus rien, toutes les richesses étaient parties, l’activité s’était effondrée. Cet élu a souhaité s’engager dans un projet de revitalisation et de transition économique et environnementale, mais il a décidé de le faire avec ses administrés. Il a pour cela mis en œuvre une méthode de démocratie vraiment participative. Ce maire a été réélu en 2007 à 82,1% des voix et en 2014 à 100% des voix alors que c’est un écologiste, tout à côté de Hénin-Beaumont où a été élu le Front National. C’est un succès politique, économique et social considérable et c’est un homme qui a beaucoup d’humilité. Quand je vois quelqu’un comme ça, je me dis qu’il est possible de fabriquer du futur et du sens à toutes les échelles.

Vous avez vu des exemples très variés, quels sont pour vous les points communs de ces entreprenants ?

Dégager de tous ces exemples des points communs est justement un sujet sur lequel nous travaillons. Ce sont d’abord des gens qui développent une énergie extraordinaire sans forcément être attirés par la recherche du profit. Souvent ils forgent un rêve et le font partager.

Le pouvoir du rêve est considérable.

Ce sont aussi des personnes qui ont la capacité de supporter une certaine forme de solitude. Ils sont nombreux à avoir entendu affirmer que leur projet ne marcherait jamais, sans se laisser décourager. S’ils peuvent endurer la solitude ce ne sont pas pour autant des solitaires, ils aiment entraîner des gens avec eux. Ils ont aussi une grande capacité à s’adapter aux circonstances, à composer avec ce qui se présente, sans forcément avoir un plan stratégique tel qu’on le recommande souvent dans les écoles. Je dis souvent que le maçon construit sa maison à partir d’un plan défini, pas forcément par lui-même d’ailleurs, alors que le jardinier s’adapte aux circonstances. C’est un point important. Une autre chose qui m’a frappé, ce sont les réussites qui se construisent sur dix, vingt, trente ou quarante ans. Cela demande beaucoup de ténacité. L’entreprenant est un jardinier, même si ce n’est pas un candide. Ce n’est pas simplement un doux rêve.