Mourad Merzouki : « Mon rôle n’est pas de rentrer dans un moule »

De jeune danseur de hip-hop à chorégraphe de renom, Mourad Merzouki a su mobiliser une capacité d’adaptation à toute épreuve. De la MJC de Saint Priest, qui l’a vu grandir, au Centre Chorégraphique National de Créteil et du Val-de-Marne dont il assure la direction, l’esprit entrepreneurial ne l’a jamais quitté. C’est lui qui l’a d’ailleurs conduit en 2009 à créer le centre chorégraphique Pôle Pik* de Bron. Rencontre.

Quand vous avez créé le Pôle Pik en 2009, quel était votre état d’esprit ?

Je voulais pouvoir disposer d’un lieu me permettant de travailler dans de bonnes conditions. Depuis mes débuts, je vagabondais avec des résidences dans toute la France et il devenait difficile pour moi de continuer ainsi. Il y avait aussi et surtout une envie très forte de m’installer quelque part pour pouvoir transmettre aux plus jeunes cette passion pour la danse et les accompagner à travers l’art. Cela a été long à mettre en œuvre. Pendant huit ans, il a fallu se battre car il fallait convaincre pour créer ce lieu singulier et nécessaire. Grâce à la volonté politique, le centre chorégraphique a vu le jour en 2009.

C’est à ce moment-là que vous avez endossé le rôle d’entrepreneur ?

Je devais avoir l’esprit d’entrepreneur dès mon plus jeune âge et cela m’a beaucoup aidé pour en arriver là. Quand j’ai commencé à danser avec les copains à 17 ans, je n’ai pas eu le choix, il fallait structurer les choses. Dès le départ, nous devions être soucieux de l’organisation, de notre association, des équipes artistiques. Je ne pouvais pas me consacrer uniquement à ce qui se passait sur la scène. Pour embarquer tout une équipe dans mes projets, il me fallait incarner un rôle qui dépasse le danseur que j’étais et prendre tout en compte.

La capacité à entraîner derrière soi une équipe, à donner du sens, à mobiliser est d’ailleurs indispensable à tout grand entrepreneur… 

Cela s’est fait naturellement car j’ai à cœur de travailler en équipe même si les relations humaines sont parfois difficiles. Il faut savoir les gérer et les dépasser, ce qui n’est pas toujours facile. Mais quelle fierté de voir chacun s’épanouir dans cette aventure singulière et qui rassemble des personnalités avec des parcours si différents ! La prise de risque est passionnante et cela fait avancer mais je dois être toujours bienveillant sur la gestion de l’humain.

En revanche, il m’a fallu tout apprendre de la dimension administrative, juridique et financière, ce que j’ai fait avec beaucoup d’intérêt. Je tenais à ce qu’il y ait du lien entre l’artistique et le reste, à ne pas m’enfermer dans les studios. J’ai choisi ce métier pour le plaisir de la danse mais aussi pour ce qu’elle apporte à la société.

Je suis parti de rien, avec des doutes et de la défiance liés à mon histoire, comme la plupart des jeunes issus des quartiers.

Cela a été un vrai défi pour arriver à construire et à grandir avec l’autre. Cela m’a animé et motivé.

La danse m’a donné confiance en moi et le temps m’a permis d’organiser ma structure.

Quels sont les grands enseignements de cette aventure ?

S’il fallait recommencer, je ne changerai pas grand-chose. Il y avait beaucoup de naïveté dans ma démarche et beaucoup de sincérité. Les grandes institutions avaient leurs fonctionnements et moi je voulais croire en mes rêves et les concrétiser coûte que coûte. Trente-cinq ans plus tard, nous pouvons saluer l’évolution du hip-hop. Mes chorégraphies sont présentes dans les plus grands théâtres à travers le monde et s’adressent à tous les publics. Nous avons bousculé un fonctionnement établi et apporté une nouvelle dynamique au paysage culturel.
Une reconnaissance que l’on doit à cette énergie débordante de cette danse, utile pour ne pas nous décourager et pour faire face à ceux qui nous faisait comprendre que nous n’étions pas au bon endroit.
Mon rôle d’artiste et d’entrepreneur me doit d’être force de proposition d’être créatif et d’apporter de nouvelles idées et ne surtout pas de rentrer dans un moule ou une case.
Il nous a fallu, à l’époque, avec la bande de copains, être capable de traiter avec les grandes équipes et composer avec tout le monde. C’est finalement ce qui est passionnant !

C’est ce qui a été le moteur de votre parcours ? 

Je me remets en question souvent. L’objectif est de sortir par le haut en composant avec un cadre établi et ma propre organisation. J’ai la chance de beaucoup voyager, je peux ainsi m’inspirer d’autres manières de faire. Bien sûr, je ne parviens pas toujours à convaincre les partenaires, c’est parfois frustrant.
Malgré tout, je constate aujourd’hui que mes projets sont mieux pris en compte. C’est un travail sans relâche. Je garde en tête ce qui m’anime, ce qui me construit, ce qui me caractérise pour le partager avec le plus grand nombre à travers mes spectacles.

* Depuis 2016, Mourad Merzouki est conseiller artistique de Pôle en Scènes à Bron, projet réunissant le centre chorégraphique Pôle Pik et l’Espace Albert Camus.

A relire : l’interview de Dominique Hervieu, Directrice de la Maison de la Danse à Lyon.