Ne jamais se rendre à l’évidence

En 1991, lorsqu’il reprend Boldoduc, petite société lyonnaise de tricotage au bord du dépôt de bilan, Jean-Charles Potelle a 25 ans, ne connait rien au textile mais y croit ! Vingt ans plus tard, le patron de la petite-entreprise-qui-tire-son-épingle-du- jeu croit toujours à un avenir possible pour le secteur pourtant en déliquescence. Sa conviction ? Il faut oser déconstruire pour reconstruire.

Qu’est ce qui vous a poussé à reprendre une entreprise ?

Vous connaissez le comble du carrossier des années 60’ ? C’était de démonter une DS pour en faire une ID[1]. Pour un entrepreneur, c’est l’inverse : il lui faut démonter son idée pour faire une déesse ! On ne se lance pas dans la création d’entreprise sans idée. Pour ce qui me concerne, j’ai été capable de détruire, de détricoter ce qui existait, de changer les croyances. J’ai repris, le 1er avril 1991 ( !) une société de tricotage qui vendait ses produits en-dessous de son prix de revient : plus elle travaillait, plus elle perdait d’argent. J’ai effectué un tour de France des clients pour comprendre ce qu’ils faisaient avec les produits, deviner les attentes. En parallèle, j’ai réalisé un audit technique et technologique de l’entreprise pour savoir ce que nous pouvions produire, tant avec l’appui des hommes que des machines. Ensuite, nous avons stoppé les productions qui nous faisaient perdre de l’argent : le chiffre d’affaires a été divisé par deux mais nous avons renoué avec l’équilibre. Puis nous avons lancé des produits plus techniques, tels les filets de protection utilisés sur les aires de tir à l’arc… Surtout, nous avons proposé aussi des services associés, ce qui ne se faisait pas du tout dans le textile, à l’époque. En outre, nous nous sommes verticalisés afin de pouvoir livrer des produits finis sans jamais aller sur des marchés « évidents ». Se positionner sur l’automobile ou l’aéronautique, comme tout le monde, c’était juste repousser le problème. Il faut penser à demain. C’est ce que j’avais appris en travaillant dans l’événementiel. Je suis convaincu que lorsqu’on sort un produit, le suivant doit déjà être prêt. Toute réussite part d’une idée qui n’est rien d’autre qu’une intuition. Ma méthode, c’est de se mettre sur le fil du rasoir, ne jamais se nourrir de certitudes.

Le doute permanent, la remise en cause, sont les clés de votre réussite ?

Je ne peux avancer qu’en avançant des idées nouvelles. En 2010, nous nous sommes rapprochés de Facil’en Fil qui concevait des vêtements pour les personnes dépendantes. Là encore, nous avons interrogé les évidences et remis en cause le positionnement même de l’entreprise. Aujourd’hui Facil’en Fil propose une gamme revisitée de vêtements faciles à enfiler aux seniors… et a multiplié son chiffre d’affaires par 4. Là encore, nous avons détricoté le business model de l’entreprise pour le retricoter, nous sommes partis d’une idée que nous avons fait mentir pour créer un nouveau modèle. Il ne faut jamais se rendre à l’évidence ! Mon truc, c’est de toujours dire « et si »… Le secret de l’entrepreneuriat, c’est d’être visionnaire. Et ça se cultive en ayant les yeux et les oreilles ouverts sur tout, en goûtant les nouveautés ! J’interviens parfois auprès d’étudiants à qui je dis que rien n’est indubitable : ce qui est vrai aujourd’hui ne le sera plus demain, les filtres peuvent changer, les prismes ne seront pas toujours les mêmes. Un cerveau de patron doit être en marche tout le temps. Et si lui ne crée pas, il doit savoir s’entourer de collaborateurs qui le font. En revanche c’est lui qui tranche, qui partage les succès et assume les échecs.

Et quel est votre moteur ?

Je n’aime pas me poser cette question et je déteste qu’on me la pose parce que je n’ai pas une mais de multiples réponses. Il y a ceux qui créent une entreprise pour l’argent, d’autres pour être libres, d’autres encore pour la gloire ou l’envie de briller… Pour moi, c’est un tout. Je veux être maître de ma destinée. Comment et avec combien de collaborateurs ? Peu importe. Je trouve mon énergie dans le combat. C’est l’envie de créer qui me fait avancer. Je veux gagner ma vie et la faire gagner à mes collaborateurs. Je suis heureux quand nous remportons un challenge, décrochons un contrat,… Mon moteur c’est tout ça. Mais pas que ça. Aujourd’hui j’ai six cadres, que j’ai associés, à mes côtés. Ce sont mes co-pilotes : nous partageons la philosophie, la vision, la méthodologie. Mon rôle consiste à leur insuffler de l’énergie parce qu’ils la retransmettent en l’amplifiant. L’énergie diffuse dans toute l’entreprise, nous allons tous dans le même sens et, ainsi, pouvons gravir des pentes plus raides !


[1] Citroën a sorti la DS en 1955 et une version moins sophistiquée et moins chère, en 1957 : l’ID.