Parler d’amour en entreprise

Issu d’un très grand groupe, Jean-Luc Petithuguenin a repris, il y a dix-huit ans, une toute petite entreprise. Qu’il a transformée en un acteur majeur de son secteur du recyclage et de la valorisation des déchets. Le secret de sa croissance ? « C’est l’amour », rétorque le patron qui ne manque ni de répartie, ni d’empathie. La botte secrète de Jean-Luc Petithuguenin, c’est sa capacité à entraîner ses collaborateurs à aller plus loin, à atteindre l’excellence, quels que soient leurs origines, leur âge, leur sexe, leurs croyances, leur formation… Non seulement il estime que Paprec a beaucoup gagné en misant sur la diversité, mais il est convaincu que la gentillesse et la générosité peuvent servir les ambitions les plus colossales. Comme celle de contribuer à la survie de la planète !

En 1995 vous avez repris Paprec, qui affichait alors 3,5 M€ de chiffre d’affaires, et en avez fait un groupe de 750 M€ de chiffre d’affaires : quel est votre… « secret » ?

Le secret, c’est l’amour ! Parce que j’aime mes clients, mon personnel, mes banquiers, mes actionnaires. Ca permet d’établir des rapports différents. On leur témoigne de l’attachement. On leur montre qu’on ne se moque pas de leur avis.

Et d’où vous vient tout cet… amour ?

Après l’Essec, j’avais une vision techno de l’entreprise et pensais qu’un dirigeant devait cacher ses émotions. Mais je me suis rendu compte rapidement que ça n’était pas moi. J’ai pris conscience que j’avais une capacité à entraîner les gens. J’ai donc décidé d’exprimer ma vraie personnalité. Et d’entraîner mes équipes !

Quels sont les pièges à déjouer quand on connaît une croissance rapide, comme ce fut le cas de votre entreprise ?

Chez Paprec, nous avons en effet enregistré 29 % de croissance annuelle pendant 18 ans ! La croissance, c’est fatiguant… Chez moi, ça a presque toujours été la crise du logement et nous avons élaboré une théorie selon laquelle nous devons toujours vivre avec quelques Algeco ! Mais la croissance est aussi un dopant extraordinaire. Sans elle, on est dans le dur. La croissance, c’est la dope du bonheur. Pour gérer la croissance, il faut accepter de gérer une organisation qui bouge, l’incertitude et le mouvement.

Sans compter que vous avez piloté de nombreuses opérations de croissance externe : dans ces conditions, comment avez vous réussi à entretenir la motivation et à développer la cohésion du groupe ?

Nous avons en effet racheté une cinquantaine de sociétés en 18 ans. Mais sur les 29 % de croissance enregistrés chaque année, 20 % étaient imputables à la croissance organique et le solde aux acquisitions. La motivation et la cohésion des équipes tiennent peut-être au fait que j’ai toujours valorisé le fait que nous vivions une aventure collective, commune et… incroyable ! Un peu comme chez Google ou Apple, à ceci près que notre secteur d’activité est moins glamour. Nous menons aussi des actions pour entretenir la cohésion : vingt-cinq de nos collaborateurs ont grimpé sur le Grand Paradis (4060 m), dix ont escaladé un 4500m et dix autres encore, le Mont Blanc. J’ai une qualité qui consiste à pouvoir amener les gens à aller plus loin. J’entraîne ! Mais je suis fatiguant… Je recherche, l‘excellence, je veux que nous soyons les meilleurs. J’ai échoué parfois avec certains qui n’ont pas supporté de ne pas avoir d’excuses de n’y être pas arrivés.

Vous ne laissez donc pas de droit à l’erreur ?

Si. Mais je ne laisse pas de droit à la médiocrité. Nous sommes là pour être les meilleurs. Ce qui n’empêche pas l’entreprise d’être humaniste. Je veux travailler avec des gens gentils, mais au service de l’excellence. Mon parcours à moi, c’est le rugby, où l’on fait corps, où les hommes sont solidaires, avec le but de gagner.

Avez vous d’autres objectifs que celui de gagner, d’autres motivations ?

Oui : rendre service à la planète. Notre métier est utile, indispensable à la survie de la planète. C’est une motivation très forte, que je cultive. Nous exerçons un beau métier. C’est important pour moi, que nous soyons utiles aux autres. C’est ce qui m’a motivé à créer en 2000 Hélios, une société qui fait les bandes blanches qui sécurisent les routes. C’est aussi un beau métier. Mais au fond de moi, ce qui me fait le plus plaisir, c’est de pouvoir montrer que le choix de la diversité est un choix gagnant. Nous recrutons des jeunes et des plus de 60 ans, des gens diplômés ou non, de toutes les couleurs et cela crée un enthousiasme exceptionnel dans les équipes. Quand vous réalisez de belles performances, ce qui est le cas de Paprec, sans prendre les plus grands, les plus beaux, les plus forts… vous avez le sentiment d’être différent et de gagner parce que vous êtes plus généreux et gentil.

Ca vient d’où, cette idée d’être généreux et gentil ?

C’est ma personnalité : je n’ai pas de mal avec ça. J’ai le talent de pouvoir animer un conseil d’administration -du type de ceux de la Générale des Eaux, quand j’y dirigeais 15 000 personnes- et de participer à un grand méchoui bon enfant avec le même naturel. Tout ceci est au service d’une ambition. Je suis très ambitieux. On n’est pas formidable comme ça, on l’est pour gagner. J’ai des idées et je crois qu’une partie d’entre elles sont en avance sur leur temps. Je pense que les collaborateurs ont besoin de faire des choses qui ont du sens.

Comment donner du sens au job de quelqu’un qui trie des déchets ?

En le payant correctement déjà -chez nous le Smic + 150 € + un 13e mois comme salaire minimum pour le moins qualifié d’entre nous- et en lui montrant qu’il fait partie d’une communauté. Chaque année nous organisons les Castors d’Or en désignant le meilleur, dans chaque métier. Ils sont élus par leurs collègues parce qu’ils témoignent des valeurs de l’entreprise : volonté, excellence, respect de la personne humaine. Ils partent à 25 retrouver notre bateau, le Paprec 3, qui fait le tour du monde. Ils seront à Tahiti pour le Vendée Globe, cette année. Et l’ouvrier trieur partagera le même hôtel que notre vice-président, pendant 15 jours. Nous souhaitons aussi valoriser les gens qui travaillent chez nous auprès de leur famille, de leur entourage : notre journal interne est envoyé au domicile des gens, nous organisons des concours de dessin pour les enfants, nous accueillons les écoles dans nos usines… Je souhaite que le gars qui travaille chez Paprec soit fier d’y travailler !

Paprec est le sponsor d’un bateau : qu’est ce que ça apporte à l’entreprise ?

Cela nous sert à accroître la notoriété du groupe. Nos concurrents sont Veolia et Sita-Suez et j’ai un mal de chien à faire comprendre que Paprec est aussi gros qu’eux dans le recyclage ! Alors quand on soutient un bateau comme ceux de ces grands acteurs sur le Vendée Globe, les gens commencent à réagir. Les marins sont les derniers aventuriers modernes. Ils risquent leur vie, évoluent dans des conditions très difficiles et forcent l’admiration. En France, on a la passion pour le tour du monde en solitaire. Par rapport à l’entreprise, l‘idée de l’aventure qu’on mène ensemble me plait. Nous avons choisi la voile parce que c’est un sport écolo. C’est aussi l’idée du marin qui va jusqu’au bout. J’aime bien les gars qui se dépassent. Un peu comme les alpinistes, et il y en a chez Paprec. Et les uns comme les autres savent pourtant que si la nature a décidé d’être plus forte qu’eux, c’est elle qui gagne…