Philippe Hayat : « Le vrai moteur, c’est l’épanouissement et l’indépendance »

Serial entrepreneur, Philippe Hayat a l’entreprise dans le sang. Ou plutôt dans son ADN, qu’il a hérité d’une famille d’entrepreneurs, de père en fils. Philippe Hayat a consacré sa vie à professionnelle à créer, reprendre et développer des entreprises de tout secteur : industrie, technologies, services.
Dirigeant du fonds d’investissement Serena, son association 100 000 entrepreneurs vise à réhabiliter l’image de l’entreprise auprès des jeunes, en faisant se rencontrer patrons et élèves de collège et lycée. Pour Valeurs d’Entrepreneurs, il nous livre sa vision de la culture entrepreneuriale en France.

Le combat que vous menez pour revaloriser l’entreprise part du constat que celle-ci n’a pas bonne presse en France, et notamment auprès des jeunes publics.

La culture de l’entreprise est en effet très peu répandue et les jeunes ont de manière générale une mauvaise image de l’entreprise. Ils ne savent pas ce que cela signifie, que d’entreprendre. Pour schématiser, il y a soit les bons élèves, qui foncent tête baissée vers l’obtention de diplômes, sans réellement savoir ce qu’ils veulent faire dans la vie. Soit de « mauvais élèves », au regard du système scolaire en tout cas, et qui sont orientés par défaut vers des voies professionnelles. Dans les deux cas, l’entreprise, ou plutôt le fait d’entreprendre, est la plupart du temps absent.

Les études n’auraient pas de finalité « entrepreneuriale » ?

Il est assez rare de voir des jeunes qui savent construire un raisonnement autour d’un projet, et qui savent mettre leurs études dans la perspective de ce projet. C’est le but de notre association, de diffuser cette culture et de transmettre cette envie.

Pourquoi cette défiance à l’égard de l’entreprise, selon vous ?

Il y a deux freins à mon avis. D’un côté les médias présentent majoritairement l’entreprise avec une vision négative : scandales financiers, licenciements, etc. Ils ne font pas la différence entre de grands groupes et les PME, et ne parlent jamais des aventures d’entrepreneurs en en faisant des modèles, des sujets d’identification. Il y a beaucoup d’émissions sur le fait de devenir artiste, ou cuisinier, mais aucune sur le fait de devenir entrepreneur. Ce n’est pas une modèle d’expression et de réalisation de soi valorisé dans l’espace médiatique.

Et l’autre frein ?

Il se situe au niveau politique : on n’a historiquement jamais en France encouragé l’entrepreneuriat. Sauf l’entrepreneuriat social, par lequel on encourage des chômeurs à trouver un emploi en se mettant à leur compte. Mais rares sont les actions qui encouragent et mettent en avant l’entrepreneuriat de croissance, car les chefs d’entreprises, à partir d’une certaine taille, sont considérés comme des nantis. Et électoralement, ce n’est pas payant de soutenir des nantis. On crée ainsi 550 000 entreprises en France chaque année, mais seulement 1000 d’entre elles dépasseront les 50 salariés à terme. Or l’urgence, c’est de soutenir et permettre aux entreprises de croissance de se développer, car ce sont elles qui sont créatrices de richesses, d’emplois directs et indirects.

On parle souvent des difficultés à créer une entreprise, en termes de paperasse, de formalités… Pensez-vous qu’il est toujours aussi compliqué en France de « créer sa boîte » ?

Pas tellement, en tout cas, beaucoup moins qu’avant. On peut avoir un K Bis en 15 jours. Contrairement à ce que l’on peut croire, cela reste compliqué pour les TPE, lorsqu’il s’agit de choisir entre auto-entrepreneur, artisan, commerçant, profession libérale, etc. Pour les micro-entreprises, il y beaucoup de régimes différents. En revanche, quand vous voulez créer une société, c’est finalement assez facile. Le frein est surtout culturel, au niveau médiatique et politique. Après, il y a évidemment d’autres obstacles : une fiscalité parmi les plus élevées en Europe, des financements auprès des banques de plus en plus difficiles à trouver pour amorcer son projet, etc. Mais les freins à la création sont plus d’ordres culturels et sociaux.

Qu’est ce qui fait, de manière générale, que certaines personnes ont dans ce contexte français l’envie d’entreprendre ou pas ?

L’environnement familial y est pour beaucoup. Quand on a eu des exemples dans la famille, on est plus amené à entreprendre, c’est fondamental. Quelqu’un qui n’a pas grandi dans une famille d’entrepreneurs, à l’inverse, ce n’est pas naturel pour lui. Il y a une vraie reproduction, quelque chose d’atavique, qui fait que 3 entrepreneurs sur 4 sont issus d’une famille d’entrepreneurs.

Il y aurait donc une certaine fatalité ?

Non, et c’est tout le sens du travail de notre association pour diffuser cette culture de l’entreprise. Ce que je veux faire aujourd’hui, c’est dire aux jeunes qu’il n’y a pas de fatalité. Qu’eux aussi peuvent y arriver. La motivation première, c’est de partir d’une envie, d’un talent et de créer un projet autour. L’épanouissement résulte du fait de porter un projet qui nous ressemble, qui satisfasse un profond désir d’indépendance. C’est vraiment cela le moteur, pas du tout le côté financier ou fiscal, tel qu’on a pu l’entendre avec la révolte des pigeons. Le vrai moteur, c’est l’épanouissement et l’indépendance.