Rémi Tricart : « Emmaüs Défi montre que des solutions existent »

Après plus de 15 ans passés à des postes à responsabilité dans des usines du secteur agroalimentaire, Rémi Tricart prend en 2013, et après un executive MBA, le virage de l’économie sociale et solidaire pour rejoindre la direction générale d’Emmaüs Défi. Un changement de vie motivé par la volonté de soutenir les plus démunis en les accompagnant vers l’emploi. Et par le souci de mettre l’innovation au service d’un projet de société juste, où chacun doit jouer son rôle. Rencontre.

Valeurs d’entrepreneurs : Pourquoi avoir rejoint Emmaüs Défi ?

Quand j’ai rencontré l’équipe d’Emmaüs Défi, la structure existait depuis six ans. Elle était jeune, dynamique, compétente, engagée dans un projet social très exigeant et radical. Cette découverte a été un déclic. J’ai compris que si je ne relevais pas le défi de changer de trajectoire professionnelle à ce moment-là, je ne le ferais jamais. J’ai donc quitté mon poste pour rejoindre cette structure mobilisée auprès des personnes qui ont connu la très grande exclusion et la vie dans la rue. L’objectif est de les remobiliser par l’emploi pour les relancer dans une dynamique d’insertion, puis de les accompagner afin qu’ils puissent retrouver durablement une place digne dans la société.

Comment se déroule l’accompagnement proposé ?

Nous proposons d’abord aux personnes de commencer à travailler au sein d’Emmaüs Défi quelques heures. L’enjeu est que cela crée une dynamique intégrant reconnaissance sociale, satisfaction d’avoir un salaire… À chaque fois le travail est adapté de manière à être accessible à tous. Emmaüs Défi collecte entre cinq et six tonnes de marchandises par jour, dont la moitié pourra être vendue. Nous avons pour cela deux magasins. Cela nous permet de faire travailler 160 salariés qui sont en parcours d’insertion. 

Ce projet mobilise aussi une soixantaine de personnes que nous appelons les permanents qui assurent l’accompagnement socioprofessionnel, l’encadrement, les fonctions supports, la comptabilité, la communication, les ressources humaines. Une fois la personne sans-abri remobilisée par l’emploi, les équipes professionnelles la soutiennent pour régler la multitude de problèmes auxquels elle est souvent confrontée : soucis de santé, papiers administratifs à récupérer… L’objectif est de s’attaquer en priorité aux problématiques les plus importantes pour avancer progressivement jusqu’à ce que la situation sociale se stabilise suffisamment pour envisager un emploi classique. L’objectif n’est pas de rester chez Emmaüs Défi, il s’agit d’un tremplin.

Comment avez-vous abordé ce virage professionnel ?

J’étais très enthousiaste. Cette aventure est humainement différente de ce que je faisais avant, mais elle me permet aussi de mobiliser mes compétences et mon expérience professionnelles acquises dans mes précédents postes. Tout en restant dans le secteur de l’activité économique que j’apprécie.

Je voulais être utile aux gens, m’engager dans un combat juste.

Nous vivons dans un pays riche et il suffit de prendre le métro pour croiser des gens dans le dénuement le plus grand, souvent en détournant le regard car on ne sait pas quoi faire. Ces personnes ont été et restent le carburant de mon implication et de ma motivation au quotidien. Evidemment, tout en restant humble face à ces parcours de vie compliqués. Il a fallu que j’apprenne aussi, l’accompagnement nécessaire à ces personnes, les dispositifs que l’on peut mettre en œuvre, les bons réflexes en termes de relation, le fonctionnement de l’action sociale, etc.

Dans le projet social que porte Emmaüs Défi, comment envisagez-vous la place des entreprises et des entrepreneurs ?

Leur rôle est stratégique. Nous nous considérons comme un acteur de premier rang pour travailler avec les entreprises. Avec elles, nous pouvons créer des passerelles emploi, des stages, des mises en situation professionnelle pour confronter nos publics à la réalité du travail. Notre projet touche aussi l’entreprise dans la mesure où nous avons besoin de l’implication de chaque acteur de la société, par du mécénat de compétences, des dons d’invendus ou des soutiens financiers.

Personne ne peut se satisfaire de laisser les personnes sur le bord de la route.

Emmaüs Défi montre que des solutions existent, que l’on peut y arriver mais ce qui est sûr, c’est que cela nécessite énormément de moyens et que tout le monde peut contribuer. Nous portons aussi la Banque Solidaire de l’Equipement, un projet qui consiste à récupérer les équipements de la maison invendus et mis à disposition par les entreprises pour les vendre à petit prix.

Vous comptez aussi sur les entreprises pour l’embauche de ces publics fragiles ?

Je suis convaincu qu’il y a énormément de métiers dans les entreprises classiques qui sont accessibles à des personnes passées par un parcours d’insertion comme celui que nous proposons. Nous orientons des salariés vers Vinci mais aussi vers Carrefour par exemple, des enseignes de restauration également. Ce qui, en revanche, ne me semble pas réaliste, c’est de dire que des entreprises classiques peuvent embaucher ces personnes au moment où nous les embauchons. Leur précarité est alors trop importante. 40% des personnes vivent encore dans la rue lorsqu’elles commencent à travailler. Ce niveau de fragilité est incompatible avec les exigences d’une entreprise. Mais après un temps dans une structure comme Emmaüs Défi, cela devient possible.

Comment envisagez-vous le développement d’Emmaüs Défi ?

Notre projet n’est pas de nous développer au sens d’accueillir toujours plus de personnes sans-abris, mais d’aider d’autres structures à les accompagner. On estime aujourd’hui que plus de 140 000 personnes vivent dans la rue. Le besoin de soutien est tel que, de toute façon, une structure comme Emmaüs Défi ne représente qu’une goutte d’eau dans l’océan, d’où l’enjeu d’aider d’autres projets à se déployer. Nous avons conçu et mis en œuvre des modèles et des dispositifs spécifiques, ce qui me permet d’ailleurs de souligner la part importante d’innovation chez Emmaüs Défi. Notre programme Convergence a été intégré il y a un an dans la stratégie de lutte contre la pauvreté lancée par l’État. Nous le mettons en œuvre à l’échelle de Paris avec d’autres structures, ce qui nous permet déjà d’accompagner 250 personnes. Grâce au déploiement à l’échelle nationale, nous espérons atteindre le nombre de 1 500.

Après six ans passés chez Emmaüs Défi, aucun regret ?

Aucun. J’ai vécu une première phase de vie professionnelle très riche avec dix années d’expatriation passionnantes. Me lancer ensuite dans l’aventure Emmaüs Défi est certainement la meilleure idée que j’ai eue. Non seulement j’y ai trouvé la richesse humaine que j’espérais mais aussi cette forte capacité d’innovation. C’est quelque chose que je n’avais pas forcément pressenti au moment où j’ai pris ma décision. Alors c’est parfois difficile, je ne vais pas dire que tout est rose, car on ne réussit pas toujours. Il y a parfois des personnes pour qui on aimerait pouvoir faire plus, avancer plus loin, certaines rechutent suite à un coup dur. Mais pour tous ceux qui parviennent à vraiment avancer, quelle satisfaction.