Sylvain Tillon : « La transparence est fondamentale »

Rencontre avec Sylvain Tillon, cofondateur et CEO de Tilkee, entreprise spécialisée dans les logiciels de tracking de documents numériques et auteur de l’ouvrage « Acceptez-vous de prendre pour associé…? ». Valeurs d’entrepreneurs a eu envie de l’interroger sur sa vision du financement de l’innovation en France et sur les clés pour éviter aux associés de se déchirer.

Le financement de l’innovation en France, une aubaine

« Dès qu’on voyage, on se rend compte qu’on a une chance inouïe. Prenons l’exemple des Etats-Unis. Certes on peut lever plus de fonds dans ce pays, mais il n’y a pas d’accompagnement des entreprises alors que c’est essentiel. Il y a beaucoup de candidats et peu d’appelés, mais ceux qui le seront auront les moyens d’innover. En France, c’est différent. En plus de ces levées de fonds, quand on lance sa start-up et son activité innovante, nous sommes « subventionnés » par l’Etat. Chez Tilkee, nous avons démarré avec 6 développeurs à plein temps et 2 commerciaux. Les 6 développeurs à plein temps étaient financés à 50% par l’Etat.

Il existe de beaux programmes de financement de l’innovation de plusieurs centaines de milliers d’euros.

Le risque pourrait être d’alimenter une dynamique de faire de l’innovation pour faire de l’innovation sans chercher à avoir des clients. Cela n’est pas notre cas. Notre objectif est de nous concentrer sur le business. Mais nous avons bénéficié comme tout le monde de ces programmes, et quelle chance ! »

Les token*, outils de spéculation

« Je suis très intéressé par le sujet des token et des cryptomonnaies, mais je déteste la façon dont c’est dévoyé. Tant qu’elles resteront une monnaie plus spéculative qu’une réelle monnaie, je n’en achèterai pas. Je préfère le travail à la pure spéculation. On se rend compte que ce système attire des personnes dont l’argent n’est pas très propre. »
* actif numérique transférable sur Internet

France vs USA, une question de confiance

 

« On manque un peu de pragmatisme par rapport à ce qui peut se faire chez les anglo-saxons. Nous avons un marché particulier et difficile qui manque de confiance dans les choses nouvelles et dans l’innovation en général, contrairement au marché américain où l’envie d’être le premier à tester de nouvelles choses est très fort. En France, on va attendre que l’innovation ait déjà été testée par d’autres, voire par ses concurrents, pour y aller. Pour autant, aux Etats-Unis, vous allez avoir un marché parce que vous innovez et quelques mois après le client sollicitera un autre fournisseur qui fait mieux. Or en France, parce qu’on n’aime pas trop le changement, on va adopter une marque, un produit et y rester fidèle. Il y a l’avantage et l’inconvénient à ne pas aimer le changement, qui fait qu’on a du mal à imposer une nouvelle idée, mais qu’une fois qu’on l’a imposée elle a tendance à durer plus longtemps que dans d’autres marchés. C’est encore plus vrai avec l’administration qui ne sait pas acheter une chose pour laquelle elle n’a pas budgété une ligne. Donc, quand on arrive avec de l’innovation, c’est une ligne qui n’existe pas encore… C’est différent avec le secteur privé. Quand tout à coup après deux ans et demi le dirigeant du Groupe Adecco France a dit « c’est génial, je veux cet outil pour tous mes commerciaux ! », celui d’EDF a suivi, puis celui de Cegid. Quand on a commencé à travailler avec ces trois grands acteurs économiques, les autres nous ont fait confiance, même ceux avec qui nous discutions depuis deux ans sans vraiment avancer… »

Le pacte d’associés, un ouvrage pour avancer

« La mésentente entre associés est la deuxième cause d’échec des créations d’entreprise. C’est quelque chose qu’on n’a pas du tout envie de voir quand on se lance avec euphorie dans l’entrepreneuriat. Oui mais rapidement des tensions peuvent apparaître avec des envies divergentes des associés. On fait de très beaux pactes avec ses actionnaires, extérieurs financiers et professionnels, mais on oublie trop souvent la relation entre les fondateurs, qui sont administrateurs ou gérants.

J’ai perdu un très bon ami

avec qui j’avais créé ma première entreprise, nous avions chacun fait un prêt étudiant, il a décidé d’arrêter au bout de trois mois et m’a demandé 10 fois le montant que nous avions mis pour lui racheter ses parts. Le fait de ne pas avoir structuré cela avant m’a aussi fait perdre du temps, de l’argent et de l’énergie. Les clés pour éviter ça ? Se connaître, ne pas se mentir sur ses objectifs personnels dans le projet, à 1 an et à 3 ans a minima. La transparence est fondamentale. Comprendre que pour certains, le temps personnel en dehors du travail est important, que pour d’autres c’est l’argent, ou les conditions de travail. Mon livre traite de toutes ces petites choses qu’on a pu entendre chez des entrepreneurs et qui ont pu fragiliser l’association. C’est pour transmettre cette expérience et éviter des erreurs que j’ai écrit ce livre. »

A relire sur Valeurs d’entrepreneurs : l’interview d’Olivier Duha : Oser entreprendre !