Thierry Marx : « l’entreprise est un lieu social »

Chef de renommée internationale, multi-étoilé, jury d’émission TV culinaire, Thierry Marx est chef exécutif et directeur restauration du Mandarin Oriental. Il est également un cuisinier engagé, qui dispense des formations auprès de populations carcérales, de jeunes sans diplôme ou en reconversion professionnelle. Personnage iconoclaste, il partage pour Valeurs d’entrepreneurs sa vision de l’entreprise et du management.

Quand avez-vous eu envie d’être votre propre patron ?

Très honnêtement, cela m’a traversé l’esprit assez tôt. Je n’étais pas sûr de vouloir être patron, mais je voulais m’extraire de ma condition sociale. Je ressentais surtout le besoin d’être libre, ou plus libre que je ne l’étais.

L’entreprise, c’était d’abord pour vous la voie vers la liberté ?

J’ai vécu dans une cité ouvrière, dans un milieu où les gens subissaient le travail. Le travail était une source de frustration, autour de moi. Je me suis donc dit très tôt qu’il fallait que je prenne ma vie en main. Après, la manière dont je devais le traduire n’était pas forcément claire alors.

Naît-on ou devient-on entrepreneur ?

Il y a un peu des deux je pense. On naît avec l’esprit d’entrepreneuriat et les circonstances de la vie confortent l’idée selon laquelle il faut aller au bout de son projet personnel. C’est ce en quoi je crois. Je ne suis pas certain que l’on naisse entrepreneur… Mais ce qui est sûr, pour les gens de ma génération, c’est que travailler au sein de la même entreprise à vie, cela n’était plus possible. Déjà pour la génération de nos parents, c’était remis en cause, mais pour beaucoup d’entre nous, c’était un modèle complètement dépassé.

C’est quoi l’entreprise qui vous ressemble ?

L’entreprise est un lieu social. Des hommes et des femmes qui travaillent ensemble, autour d’un même projet et il est essentiel qu’ils y trouvent un épanouissement. Le modèle managérial des années 70 et 80, où l’on travaille pour une entreprise qui nous remercie quand elle n’a plus besoin de nous, est dépassé. Il n’est plus acceptable.

Comment définissez-vous l’entreprise sociale ?

Pour moi, l’entreprise sociale, c’est de faire en sorte que l’entreprise fasse du revenu, du profit, et que les richesses de cette réussite puissent être réparties. Pas seulement au niveau financier, mais aussi et surtout au niveau de l’épanouissement des hommes et des femmes de l’entreprise, en leur permettant de mener à bien des projets personnels, d’évoluer avec l’entreprise. Il faut replacer l’humain au centre du débat.

Est-ce que l’on doit revenir à l’idée de famille, de communauté ?

Oui, un peu. J’exagère, mais l’idée est de construire un pool de salariés solidaires, qui vont accepter l’idée de partager un effort utile et nécessaire, pour imposer une marque, pendant 10 à 12 heures par jour. En échange, l’entrepreneur leur offre un lieu d’épanouissement personnel et social, qui ne passe pas seulement par le revenu. Mes collaborateurs, par exemple, ne sont pas mieux payés. Mais ils sont dans un cadre où l’entreprise les aide à mener à bien leurs projets personnels, de formation, etc. Je fais pour les autres ce que je ferais pour moi. L’entreprise sera sociale ou ne sera pas.

Comment cela se traduit-il chez vous ?

On a des outils managériaux en place au quotidien. Mais ce ne sont pas des choses que l’on a « achetées ». C’est plutôt du comportement humain au quotidien, vis-à-vis des collaborateurs, avec lesquels on partage les infos, la « vérité » de l’entreprise. Les gens qui travaillent chez nous sont contents. Quand on peut les aider à s’épanouir, à aller vers un autre métier, une autre entreprise, on le fait volontiers. Mais malgré la concurrence, le turnover est faible. Les gens veulent rester.

Le « tout argent », ce n’est pas l’épanouissement. Après, le revenu reste quelque chose d’important. Si un salarié vient me voir en me disant qu’on lui propose 30% de plus ailleurs, je cherche avec lui à regarder sa vision à deux ans : qu’est-ce que l’autre entreprise va faire avec lui ? Comment va-t-il progresser ? Est-ce qu’il ne doit pas plutôt viser une promotion hiérarchique en interne ? Ce n’est pas le « comment » on fait les choses qui est important, mais le « pourquoi ».