Thomas Huriez : « Tout est politique, même l’entreprise »

Thomas Huriez est le fondateur de 1083, entreprise de jeans 100 % coton bio fabriqués dans la Drôme à Romans-sur-Isère. Durant la crise sanitaire, l’unité de production a été entièrement mise à disposition de la fabrication de masques pour le personnel soignant. Il signe également l’ouvrage « Re-made in France » aux éditions Dunod. L’occasion de l’interroger sur le rôle de l’entreprise dans la société.

Valeurs d’entrepreneurs : Comment êtes-vous devenu entrepreneur ?

En transformant une maison de famille en boutique de mode éthique à Romans-sur-Isère en 2007. J’étais à cette époque responsable informatique. J’ai ensuite franchi une nouvelle étape quand mes fournisseurs de l’époque ont fermé leurs portes et que j’ai décidé de me lancer dans la production de jeans. Je voulais m’adresser à tous et ce produit porté par tous me paraissait être le plus intéressant. Nous avons depuis créé 150 emplois dont 70 emplois directs en vendant 40 000 jeans, sur un marché de 88 millions. C’est dire le potentiel pour le secteur.

Quel regard portez-vous sur la filière textile française ?

Dans les années 80, un slogan disait « nos emplettes font nos emplois ». Cela prend tout son sens aujourd’hui. La crise liée à la Covid-19 permet à chacun de mesurer à quel point nous sommes fragiles ou forts selon notre capacité à être autonome sur certains sujets. Nous excellons en alimentaire et en énergie. Nous sommes plus en difficulté sur les masques. L’industrie textile se doit donc d’être au rendez-vous. Dès le premier jour du confinement, des médecins, des infirmiers, des professionnels de santé nous ont contactés pour que nous les aidions à fabriquer des masques. Ils n’avaient ni le temps, ni les machines pour le faire. Nous l’avons fait sans hésiter.

L’exemplarité et l’engagement sont pour vous des valeurs fortes de l’entrepreneuriat ?

Nous sommes une entreprise locale, engagée, qui fait du bio et du commerce équitable, du local. Faire des masques quand les voisins en manquent, fait logiquement sens pour nous. Car tous nos choix ont une dimension politique. Quand vous choisissez d’acheter des chaises « Made in China » ou « Made in France », vous construisez une partie du monde dans lequel nous vivons. On oppose souvent le monde économique au monde politique mais tout est politique, même l’entreprise. En tant que salarié, entrepreneur, acheteur, on peut tous aller dans le bon sens en essayant d’intégrer dans notre tête des critères plus locaux, plus riches que seulement le prix. Il y a de nombreuses manières de faire mieux. J’espère que cette période va inciter les gens à être conscients de l’influence de tous leurs petits gestes que ce soit pour l’alimentation, les transports…

L’humanité est intelligente, mais elle n’est pas très raisonnable.

Qu’aimeriez-vous pour le monde de l’entreprise de demain ?

Je pense que la crise sanitaire révèle que l’humanité est intelligente, mais qu’elle n’est pas très raisonnable. Nous réalisons nos limites sur notre capacité à subvenir à nos propres besoins. Il faut qu’on s’écoute davantage car l’écoute oblige, et aide à servir l’autre. Pour ma part, je me nourris des échanges quotidiens avec les entrepreneurs, des remarques, même celles candides d’enfants dans mon magasin. Tout ce qui s’est mis en place doit nous inspirer à poursuivre, et à continuer de relocaliser en France. Il serait bien que ce ne soit que le début.

Bibliographie :
« Re-made in France », éditions Dunod, 2019.